Nouveau mythe, pour un avenir vivant !

Publié le 29/01/2016

Mythe des peuples de l'arbre

Pourquoi avons-nous tant de mal à nous mobiliser devant la menace climatique ? Pourquoi les médias parlent-ils si mal de l’écologie ? Plus j’avance dans mes recherches, et plus la réponse m’apparaît complexe et les causes profondes, inextricablement liées à nos schémas de pensée occidentaux.  

Mais laissez-moi d’abord vous conter l’histoire des peuples de l’arbre.

 

Partie 1- Renouer avec le mythe de la Terre nourricière

L’histoire des peuples de l’arbre

Il était une fois une communauté d’êtres vivants installés sur un arbre, perdue dans un désert dont personne ne pouvait voir, ni même imaginer la fin. Comparé à la taille du désert, l’arbre était minuscule. Mais pour ces êtres, l’arbre était tout. Immense, rassurant. Ces êtres avaient conscience d’eux-mêmes et de leur finitude. Ils expérimentaient la peur, la souffrance, la peine, mais aussi la joie, le bonheur, la plénitude. Ils naissaient, mangeaient, s’aimaient, se haïssaient et mourraient là depuis des temps anciens en harmonie avec l’arbre de vie.

Grâce à leur intelligence, ces êtres avaient développé le langage et l’échange des connaissances. Ils avaient fait des découvertes merveilleuses et maîtrisaient des arts complexes. Leur succès et leur vitalité étaient tels qu’ils s’étaient multipliés. Avec le temps, ils avaient oublié de prêter attention à la santé de l’arbre.

Mais un jour, certains sentirent que l’arbre ne réagissait plus comme d’habitude. Certaines feuilles tombaient plus vite, les bourgeons ne repoussaient plus aussi drus, les nouveaux fruits étaient moins beaux. L’arbre était parfois pris de tremblements et cela produisait des dégâts considérables. Qu’arrivait-il à l’arbre ? Qui était responsable ? Que fallait-il faire pour régler le problème ? Après de nombreuses recherches, la communauté des savants finit par déclarer que le problème venait des êtres de l’arbre eux-mêmes. Les sages ajoutèrent que la solution devrait aussi venir d’eux, et d’eux seuls.

Mythe du peuple de l'arbre

© Jean-Louis Aubert Photographe www.jeanlouisaubert9.com

Cette nouvelle parut si incroyable que la plupart ne voulurent pas le croire. Quant aux autres, ils restèrent abasourdis. Jusqu’à maintenant l’arbre réglait les équilibres naturels sans que personne n’ait besoin de s’en préoccuper. Et voilà qu’il fallait tout comprendre, reprendre à zéro, changer ce qui avait conduit à cette situation catastrophique ? Il fallait devenir responsable de la vie sur l’arbre et s’organiser pour gérer ensemble les équilibres. Or, les peuples de l’arbre n’étaient pas encore très bien organisés. Et surtout, ils étaient si nombreux. Qui devait prendre les décisions ?

Personne ne savait réellement ce qu’il fallait faire dans cette situation. L’arbre était seul dans le grand désert, aucun habitant d’un autre arbre ne pouvait leur donner de conseil ni leur raconter ce qui arrivait dans une telle situation. C’était vraiment terrifiant. Pourtant, quelques-uns se mirent en marche et commencèrent à réfléchir. Comment protéger l’arbre qui protégeait les hommes ? Leur intelligence ne pouvait-elle servir à les sauver tous ?

On appela cette période la grande crise des peuples de l’arbre.

 

Aucun être humain n’a jamais combattu la menace climatique

Comme les êtres de l’arbre, nous n’avons jamais fait face au phénomène du dérèglement climatique. « En 2 millions d’années, l’homme ne s’est jamais confronté à ce qui se passe sous nos yeux ébahis » résume le journaliste Fabrice Nicolino dans un interview sur Reporterre, ʺIl faut inventer quelque chose de neuf ʺ. Voilà un problème « bigger than life », un concept si énorme à l’échelle humaine que nous avons du mal à en envisager la réalité. Le nombre de tempêtes et d’ouragans augmentent, les températures montent, le temps est « bizarre », « pas comme d’habitude ».
L’Europe enregistre des records de chaleur comme en 2015 avec un pic de 40,3°C le 5 juillet à Kitzingen en Allemagne et 38,2°C à Maastricht aux Pays Bas, ʺLes records de la canicule européenne de 2015ʺ. Mais ces manifestations pénibles ne nous empêchent pas de vivre. Et pour l’instant les plantes et les arbres, source de nourriture et d’énergie pour tous les mammifères terrestres, résistent.

Incapable de saisir le phénomène avec nos sens, nous peinons à le raconter, à lui donner une forme concrète, transmissible par le langage. Le danger prend une forme totalement inédite, imprévisible, intangible comme le résume avec justesse Alexandra d’Imperio dans son article ʺPourquoi tout le monde se fiche du climat ʺ: « L’ennemi n’est pas facilement identifiable, ses motivations ne sont pas claires et les impacts sont diffus. Notre cerveau émotionnel ne reçoit aucun signal clair de menace. »

Nous connaissons la menace terroriste, la guerre, dans lesquelles l’ennemi prend forme humaine. Nous pouvons combattre un ennemi identifiable. Nos ancêtres nous ont préparés à affronter ces épreuves, notamment grâce aux grands récits mythologiques racontés par des poètes comme le grec Homère.  Mais l’ʺIliade et l’Odysséeʺ ne nous offre aucune piste pour résoudre cette crise inédite. Comme l’explique Isabelle Delannoy chercheuse en économie symbiotique et co-scénariste du film « Home » dans un interview réalisé pour Place to B sur la thématique storytelling & écologie : « Aujourd’hui, nous réalisons que nous nous sommes trompés sur notre vision du monde. Or ce qui fonde la vision de la place de l’homme dans l’ordre de l’univers, c’est la mythologie. La crise écologique est une crise mythologique. »

 

Les récits mythologiques et le mythe du mâle guerrier

Depuis 3 000 ans, les récits mythologiques grecs nous racontent des combats entre peuples. Cette mythologie, essentielle dans la pensée occidentale, valorise la bravoure du mâle guerrier à travers des épisodes comme la légendaire guerre de Troie. Les héros masculins Hector, Agamemnon, Achille ou Ulysse n’ont cessé d’inspirer des récits, sans cesse renouvelés, dans lesquels nous valorisons l’héroïsme masculin, le courage, l’habileté au combat, la force physique, la ruse, le sens du devoir, la justice et le sens de l’honneur.

Ces valeurs clés de notre pensée occidentale sont devenues invisibles mais elles existent partout dans nos sociétés, structurant nos manières de penser, de travailler, d’échanger, d’interpréter et de raconter le monde. Les mythes nous permettent de comprendre et d’ordonner la réalité chaotique selon un système de valeurs, de lui donner un sens et de savoir comment nous inscrire dans son mouvement. Pour reprendre les mots du linguiste Georges Dumézil, éminent spécialiste des structures narratives dans les mythes : « le mythe exprime dramatiquement l’idéologie dont vit la société, il maintient devant sa conscience les valeurs qu’elle reconnait et les idéaux qu’elle poursuit de génération en génération. » Heur et Malheur du guerrier, 1969.

Aujourd’hui, les entreprises internationales d’origine européenne ou américaine répètent les valeurs du mâle guerrier à l’infini à travers leurs codes de communication, leurs marques, leurs publicités, et désormais leurs contenus web aux récits de plus en plus élaborés. En 2002, le spécialiste américain du marketing Laurence Vincent note dans Legendary Brands ʺle secret du succès d’une marque repose sur le récit qu’elle communique.ʺ Quant au spécialiste des marques Georges Lewi, il n’hésite pas à faire un parallèle entre la mythologie grecque et les marques dans son bestseller ʺMythologie des marques, quand les marques font leur storytellingʺ, 2009.

On retrouve ces valeurs exaltées dans la culture populaire américaine et le mythe de la conquête de l’Ouest. La puissante industrie hollywoodienne véhicule des histoires guerrières, des combats ultra-violents justifiés par une vision manichéenne du monde. L’Amérique, son état d’esprit, son mode de vie, ses valeurs, ses actes de bravoure et de conquête, sa passion de la réussite, qu’elle soit spatiale, électronique, virtuelle ou cinématographique rayonne partout dans le monde et fascine les populations jeunes et moins jeunes sur tous les continents.

Mais que peuvent les plus valeureux guerriers contre un ouragan, une tempête, un déluge, de mauvaises récoltes ?

 

Le modèle du mythe féminin et le rapport à la terre nourricière

John Truby, spécialiste du scénario, célèbre auteur américain du livre ʺStory anatomyʺ considéré comme une référence par tous les scénaristes, plaide pour un retour au modèle du mythe féminin. Dans sa masterclass « Writing the new myth stories », il raconte comment les premières civilisations transmettaient le mythe d’une déesse nourricière. Ces histoires venaient de sociétés pour lesquelles l’agriculture et la croissance sacrée des plantes occupaient une place centrale.

Ce mythe comportait deux éléments clés :
la renaissance et le cycle de la vie, car le mythe féminin raconte la naissance, la mort et la renaissance
l’idée que la femme est celle qui transforme, physiquement et spirituellement. Elle initie au mystère de la vie. Le mythe passe d’une transformation physique à une transformation spirituelle.

Puis, il y a 3000 ans, le mythe du mâle guerrier supplante le mythe féminin jusqu’à l’évincer presque totalement. Pour John Truby, la disparition du mythe féminin est responsable d’une profonde et fondamentale mécompréhension de ce que nous sommes. C’est la raison pour laquelle il encourage les scénaristes et les écrivains à renouer avec cet ancien modèle du mythe féminin de la déesse qui donne naissance au monde.

Dans la conception du mythe du mâle guerrier, le vivant est monnaie d’échange, moyen de faire ou de gagner une guerre. Aller chercher ailleurs les ressources que nous ne trouvons pas sur place, acheter ou prendre par la force, accumuler les trésors et les conquêtes comme autant de signes extérieurs de victoire. Peu à peu, la guerre s’est déplacée sur le terrain financier, elle ne se gagne plus seulement par les armes mais par la possession des ressources. Il s’agit donc de tout acheter afin de continuer à dominer, d’écraser l’adversaire en maîtrisant les moyens de production.

Dans le mythe de la terre nourricière, porté par des cultures anciennes de traditions pastorales ou les indiens d’Amérique du Nord, la terre ne peut s’acheter. Elle est sacrée. Voici comment le chef d’une des principales bandes des Blackfeet du Nord au début du 19ème siècle parle de la terre, elle « vaut mieux que de l’argent. Elle sera toujours là. Elle ne périra pas, même dans les flammes d’un feu. Aussi longtemps que le soleil brillera et que l’eau coulera, cette terre sera ici pour donner vie aux hommes et aux animaux. Nous ne pouvons vendre la vie des hommes et des animaux ; c’est pourquoi nous ne pouvons vendre cette terre. »

Luther Standing Bear - mythe

Luther Standing Bear

 

Et le chef Sioux Luther Standing Bear, né en 1869, parlant des indiens Lakota : « le Lakota était empli de compassion et d’amour pour la nature. Il aimait la terre et toutes les choses de la terre, et son attachement grandissait avec l’âge. Les vieillards étaient – littéralement – épris du sol et ne s’asseyaient ni ne se reposaient à même la terre sans le sentiment de s’approcher des forces maternelles. (…) Ils avaient un sentiment de fraternité envers le monde des oiseaux et des animaux qui leur gardaient leur confiance. La familiarité était si étroite entre certains Lakotas et leurs amis à plumes ou à fourrure, que tels des frères, ils parlaient le même langage. » – ʺPieds nus sur la terre sacréeʺ

 

 

 

En 2016, les peuples Matsés du Brésil éditent une encyclopédie de leur médecine traditionnelle. Ces savoirs merveilleux, recueillis par les chamans et transmis de génération en génération au terme d’un apprentissage très long, ne seront édités qu’en langue matsé, sans aucun nom scientifique des plantes, ni images. Dans quel but ? Se protéger de la biopiraterie, le vol des entreprises qui pilleraient ses ressources et déposeraient des brevets dans le but de faire de l’argent. Le cas s’est déjà produit plusieurs fois. Car les Matsés, toujours en lien avec la nature, ont gardé cette connexion profonde à la Terre, source de vie. Leur système de valeurs ne repose pas sur les mêmes bases que les civilisations occidentales et ne s’incarne pas dans les mêmes récits. Ils valorisent le rapport des hommes à la Terre et le respect de toute vie terrestre. Pour eux, l’argent ne signifie pas la victoire. « Une encyclopédie de 500 pages sur la médecine traditionnelle prend forme grâce à une tribu de l’Amazonie »

C’est l’histoire que nous conte également Pierre Rabhi en France avec le succès que l’on sait, dans un récit renouvelé dont la professeure de storytelling Mireille Pacquet souligne la modernité : « Il se rapproche du conteur à l’ancienne, mais avec une vision juste, réaliste et actuelle ». C’est encore l’histoire incarnée par Anaïs Kerhoas, l’inoubliable héroïne du documentaire « Anaïs s’en va en guerre » dans lequel la jeune femme de 24 ans décide de cultiver ses propres plantes aromatiques contre l’avis de ses proches et même des agriculteurs qui la trouve trop belle pour travailler dans les champs.

(Lire la suite – Partie 2 : Changer notre grille de lecture du monde)

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