Interview : Clément montfort, réalisateur

Publié le 24/10/2017

Réalisateur engagé mais pas militant, Clément Montfort traite dans ses films de l’écologie et de la biodiversité. Pour Place To B, il raconte son cheminement vers l’écologie, la place de la communication non-violente dans son travail, et nous présente sa dernière websérie sur l’effondrement et l’écopsychologie.

Propos recueillis par Place to B 

L’écologie par hasard

Je m’appelle Clément Montfort. J’ai 30 ans et depuis 6 ans je suis réalisateur de documentaires. Mon premier documentaire, que j’ai coécrit et coréalisé avec Stenka Quillet s’appelait La guerre des graines. Il traitait de l’érosion de la biodiversité et de l’autonomie semencière des paysans en France et à travers le monde.

Mais je suis tombé dans l’écologie par hasard ! Avant mes 24 ans, l’écologie, les écosystèmes, la biodiversité… Tous ces thèmes ne m’intéressaient pas. La lutte pour le climat, cela ne me parlait pas. Jusqu’à ce que je tombe sur un article qui parlait d’une banque de graines au Groenland. Une banque de graines !

a banque mondiale de graines sur l’île de Spitsbergen / Source : Wikimedia

Les photos montraient une sorte d’arche de Noé végétale. Un immense bâtiment pris dans la neige. J’ai trouvé ça complètement dingue, j’avais l’impression d’être dans un livre de science-fiction. Mais j’ai réfléchi. Si une banque de graines était la solution, mais quel était vraiment le problème ? J’ai eu peur. J’ai eu peur, et ça a été un déclic.

[NOTE : cette banque de graines est actuellement menacée par des inondations dues à la fonte des glaces.]

L’écologie de la relation

Pour définir l’écologie… Eh bien, je sais que cela peut paraître un peu bizarre, mais tout dépend de ce que l’on entend par « écologie ». Pour moi, la définition que j’utilise au quotidien dans mon travail, ce serait « développer une relation harmonieuse et respectueuse avec son environnement ». C’est ainsi que j’ai commencé à me dire que la communication non-violente de Rosenberg est finalement déjà de l’écologie. Être respectueux dans ses interactions avec les autres, c’est déjà être un écolo.

Je ne suis ni un intellectuel, ni un expert, je n’ai pas de réponse formelle à donner sur « qu’est-ce que l’écologie ». Mais j’ai abordé le sujet sous plusieurs angles différents. À la fin, qu’est-ce qui reste ? Qu’ont tous mes travaux en commun ? L’interaction. La nature de l’interaction qu’on a avec son entourage.

Est-ce une relation harmonieuse ou à l’inverse basée sur la domination ? L’extractivisme, l’industrialisation de la mise à mort des animaux… c’est une relation de domination à son environnement. J’aime penser à l’écologie comme une écologie de la relation. Je sais que c’est un peu théorique, mais c’est sous cet angle que je m’y retrouve le plus.

Pour moi, la communication non-violente peut complètement quitter le champ du foyer ou du travail pour s’appliquer à notre rapport aux écosystèmes.

La bienveillance auprès des personnes non-sensibilisées

Il faut être tolérant avec ceux qui ne s’intéressent pas à l’écologie. Moi, pendant les trois quarts de ma vie, je ne m’en préoccupais pas du tout. Pourtant, c’était après Copenhague, j’en entendais parler, mais le sujet ne me touchait pas.

Dans la communication non-violente (CNV), il y a une notion qui me paraît essentielle à aborder : celle de la bienveillance. On doit appliquer la communication non-violente aux écosystèmes, mais surtout à notre rapport aux gens qui ne s’intéressent pas du tout à l’écologie. Il faudrait utiliser les techniques de la CNV pour se demander pourquoi la personne en face de nous refuse le dialogue. Pourquoi elle n’a pas envie qu’on lui parle d’écologie. La CNV nous invite à nous intéresser à l’autre, à nous demander quels sont ses besoins. Ses besoins en termes de communication. Comment faut-il lui parler pour qu’elle soit sensibilisée à son environnement ? Dans mon cas, je me suis intéressé à l’écologie via la peur et le spectaculaire. Les films que je réalise depuis six ans, je ne les aurais pas regardés. Avant de découvrir cette banque de graines, ils ne m’auraient pas intéressé. J’aurais peut-être vu la bande-annonce sur France 5 ou France 2, mais sans être interpellé. J’avoue que cela m’intrigue. Par quel hasard suis-je tombé sur cet article ? Ce jour-là ?

J’essaie de toujours garder en tête qu’avant, je ne m’intéressais pas du tout à l’écologie. J’essaie de ne pas faire de prosélytisme, de dire aux gens : « C’est important ! Il faut que ! Y’a plus qu’à ! ». Quand je me souviens que pour moi l’écologie était un non-sujet, qu’elle n’existait pas, cela m’aide dans mes interactions avec ceux qui ne s’y intéressent pas du tout. Ils me fascinent, j’ai envie de comprendre. Qu’est-ce que je peux faire pour les toucher ? Comment les atteindre et rentrer dans leurs vies ?

L’écologie me pourrissait la vie

À l’origine je voulais être médecin. Accompagner les gens dans l’urgence. Avec Next, j’ai l’impression de faire ce boulot-là. Sur ma page tipee, il y a une femme qui m’explique dans les commentaires qu’elle a pleuré devant les épisodes : tout à coup, elle se sentait moins seule.

Avec Next, mon premier public, ce sont les personnes qui s’intéressent à l’écologie et qui en souffrent. Mon objectif numéro un avec Next c’est de faire du bien, d’accompagner, de soulager ces personnes. Celles qui vont assister à des conférences, qui regardent des films sur l’écologie, des documentaires, lisent des livres… Ces personnes qui ne se sentent pas bien au milieu de ces problématiques, car elles ne peuvent pas en parler à leurs proches. Elles sont vues comme des catastrophistes.

Même moi je suis concerné par ces problèmes. J’ai fait un burnout à cause de l’écologie. Pendant six ans j’ai travaillé sur ce sujet, et j’ai fini pas être profondément triste et découragé. Il y a un an, je travaillais sur mon documentaire Soigneurs de Terre. Un jour, je téléphone à un scientifique de l’INRA. Pendant une heure, il m’explique que les sols sont en train de mourir.

Je raccroche, et je ressens immédiatement le besoin de mettre une musique pour décompresser. Et là, je me mets à pleurer. La crise de larmes n’a pas duré longtemps, m’a fait beaucoup de bien, mais j’ai fini par me demander : pourquoi ? D’où vient cette tristesse ? Je n’étais pas malheureux, j’étais même amoureux. Ma famille allait bien, j’étais en bonne santé… Qu’est-ce qu’il se passait ?

Et j’ai compris : c’était le sujet que j’étais en train de traiter qui me faisait du mal. Quand on me parlait de la terre qui était en train de mourir, j’avais l’impression qu’on me parlait de mes tripes. J’ai repensé à ce que j’avais lu quelques mois auparavant sur l’écopsychologie : nous avons tous un lien particulier avec la Terre et les écosystèmes. S’ils vont mal, c’est normal d’avoir de l’empathie et de souffrir des informations qu’on récolte. L’écopsychologie représente tout un travail sur notre lien au vivant, pour honorer notre peine pour le monde et retrouver de la gratitude pour le vivant. Accepter que nous sommes liés à l’écosystème, et qu’il est tout à fait normal que cela nous apporte son lot de tristesse.

Nous sommes lié à tout ça, ces problématiques nous travaillent psychologiquement. Derrière les chiffres inquiétants, il faut replacer l’humain.

Je me suis rendu compte que l’écologie me pourrissait la vie. Je me prenais la tête pour savoir quoi manger, comment m’habiller, comment voyager pour partir en vacances… Je me prenais tout le temps à la tête à cause de l’écologie.

En plus de tout cela, on doit vivre avec toutes les injonctions contraires de notre société : on trie nos déchets, mais si on voulait vraiment prendre des mesures radicales, les constructeurs automobiles n’auraient plus le droit de fabriquer de nouvelles voitures. On nous demande une chose et l’État fait l’inverse. On vit sans cesse de véritables casse-têtes psychologiques.

Aujourd’hui, c’est ça qui m’intéresse : comment faire pour gérer toutes ces contradictions et mieux vivre avec. Aujourd’hui, je vais mieux, mais j’ai traversé une phase horrible. Je ne veux pas faire un film sur moi, alors je fais des films pour aider ceux qui traversent la même chose que moi.

Next

Personnellement, je suis entré dans l’écologie par la porte du spectaculaire. J’ai donc décidé que mon nouveau projet parlerait de l’effondrement. Tout d’un coup, l’écologie devient incroyablement concernante et très humaine. On ne parle plus que des écosystèmes, mais de notre possible disparition en tant qu’espèce, en tant qu’individus.

Next est une websérie documentaire qui posent deux questions : « Qu’est-ce qui nous attends concrètement dans les années à venir ? » et « comment s’y préparer psychologiquement et concrètement » ?

On ne parle pas d’un possible changement dans 100 ans. Mais bien d’un effondrement en 2020 ou 2030. Aujourd’hui, il est beaucoup question de transition, de changements contrôlés. Les auteurs que je filme nous expliquent qu’en réalité ce sera une transition inéluctable et forcée.

La décroissance on risque de la subir. Nous devrons vivre dans une société bas carbone, post-pétrole, brutalement, sans avoir maîtrisé ces changements drastiques. Dans Next, je me demande comment nous y préparer psychologiquement. Comment faire face quand tous les repères de notre société, nos hobbies, nos modes de vie changent drastiquement ? En étant bousculé, on peut céder à des mouvements de panique, car que reste-t-il quand tout change ?

Ce qui m’intéresse dans cette websérie, c’est l’aspect psychologique, et surtout comment vivre au mieux aujourd’hui en sachant cela. Je travaille sur l’écopsychologie, un courant qui décrypte comment les militants et ceux qui sont sensibilisés à l’écologie font pour vivre avec cette idée d’effondrement imminent. Beaucoup vivent des dépressions, beaucoup de tristesse, de désespoir… J’essaie de comprendre comment sortir de ces états négatifs et mieux vivre avec ces concepts.

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