Storytelling & écologie #5 – Tristan Lecomte

Publié le 20/12/2015

La plupart d’entre nous est aujourd’hui conscient de l’impact de l’homme sur son environnement. Tous les experts s’accordent à dire qu’il faut réagir rapidement face à l’urgence du réchauffement climatique. Mais à quelques semaines de la conférence internationale sur le climat, la COP21, qui se déroulera à Paris en décembre 2015, les français placent toujours la protection de l’environnement loin derrière le chômage, la délinquance ou le pouvoir d’achat (sondage Ipsos ).

Pourtant, nous parlons bien de survie de l’humanité à moyen, voire même à court terme. D’où vient ce désintérêt ? Des médias et de la manière dont ils racontent l’écologie aujourd’hui ? Des mots que nous employons pour décrire notre rapport à la nature ? Comment raconter cette urgence vitale à laquelle nous faisons face et que nous devons résoudre, ensemble ? Pour répondre à cette question, Place to B propose une série d’entretiens intitulée « Storytelling & écologie ».

Dossier réalisé par EveDemange

« L’empathie, la compassion, c’est essentiel pour faire passer le message. »

Entretien avec Tristan Lecomte, fondateur de la marque française de commerce équitable Alter Eco, désormais à la tête de Pur Projet. Son objectif ? Aider les entreprises à régénérer les écosystèmes forestiers dont elles dépendent. Sa motivation ? Créer une dynamique de changement positive. Il nous donne ses secrets pour faire passer le message auprès des décideurs.

Place to B : Tristan, penses-tu que la manière dont nous racontons l’avenir peut accélérer le changement ?

Tristan Lecomte : Le récit que l’on fait de l’avenir est un sujet central dans l’accélération du changement : donner une vision engageante, accueillante, bienveillante, non duale de l’écologie et des questions de développement durable. En ce moment, on sent que les écolos sont en train de se réconcilier avec la société civile. Les gens comprennent qu’ils défendent la préservation de notre espèce et des générations futures.

P to B : longtemps, on a reproché aux écologistes leurs discours militants, culpabilisants…

TL : Avant, l’impuissance dans laquelle se sentaient les écologistes les faisait tomber dans un côté vindicatif, voire accusateur, ayatollah, qui ne faisait que bloquer la société. Dire « oui, c’est la faute des politiques et des grosses boites qui ne font rien, de ceux qui font du green washing. Ça ne fait pas du tout avancer les choses ! Il ne s’agit pas d’avoir la haine, d’être en mode vindicatif mais plutôt d’essayer de comprendre ce qui ne va pas et de débloquer les rouages pour faire avancer sa cause.

P to B : As-tu des modèles ?

TL : Mandela ou Gandhi sont des modèles pour moi. Ils étaient très fermes dans leur combat mais à l’écoute, perspicaces. Ils ont réussi à renverser un pays. Ils ont ensuite intégré leurs opposants. C’est un niveau d’intelligence supérieur, relationnel, émotionnel. Ils travaillent beaucoup sur eux aussi. Il ne faut pas régler ses problèmes personnels dans des causes et tout mélanger. Vouloir taper sur les autres au nom d’une idée ne va pas t’aider à t’améliorer, ni à améliorer ton idée.

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Moi-même, au début d’Alter Eco j’étais hyper énervé contre Nestlé, Starbucks, etc. Je m’offusquais. Mais ça ne sert pas à grand-chose ! Ça ne fait que créer des barrières, des frustrations, des crispations et ce n’est pas agréable pour les autres autour de toi. Tu es toujours énervé, ça ne va pas, le monde va mal. Oui le monde va mal. On le sait. Mais ce n’est pas pour ça qu’il faut que tu pourrisses tes journées.

L’écologiste ostracisé, personne ne l’écoute. Il devient encore plus violent dans ses paroles. Il est dans le cercle de la frustration, de la violence. Il ne parle à personne. Mais ce n’est pas comme ça qu’on va faire avancer la cause écologiste, et que les gens vont se dire « ah les écolos, ils sont sympas ! »

P to B : l’écologie traditionnelle a longtemps été dans un discours militant. Quels sont tes conseils pour mieux faire passer les idées des écolos du XXIème siècle ?

TL : Aujourd’hui on a besoin de se soigner, intérieurement et extérieurement. Donc il faut être accueillant, gentil, doux, sympa, joyeux comme ici à Place to B, c’est un endroit accueillant. Tu as envie d’y participer, d’y rester. Imagine, si tout le monde venait ici, chacun avec sa cause : moi je serais là en train de dire, « ah mais la forêt c’est horrible. Et toi, tu fais quoi pour la forêt ? Ah mais t’es nul ! Et t’utilises du papier, là. » Une personne qui te dit ça, tu n’as pas envie de passer ta vie avec elle. En France, on est intello, on a un esprit critique, c’est bien. Mais il ne faut pas en abuser. Parce que sinon on ne fait rien.

J’aime cette phrase de Gandhi : « soyons le changement que l’on veut voir en ce monde. » Il faut d’abord être soi-même ce changement, régler ses problèmes intérieurs. C’est une forme de sagesse. Plus tu veux attaquer, plus tu dois avoir réglé tes problèmes intérieurs. J’ai lu beaucoup de livres sur les samouraïs, sur les arts martiaux. J’ai retenu deux choses en particulier : « ne surestime pas ton ennemi. » Souvent tu as beaucoup plus peur de ton ennemi, mais lui aussi a peur de toi. Et la deuxième : « purifie ton intention ». Si tu es droit à l’intérieur de toi, tu vas être beaucoup moins agressif et décupler ta force.

P to B : Tu penses que la rhétorique, c’est un talent que l’on peut développer ?

TL : Je pense que si tu parles avec ton cœur, si tu es droit dans tes bottes, tu es un bon orateur même si tu es un peu timide. Il faut être inspirant pour les autres. Il faut donner envie aux gens que tu sois leur ami.

P to B : Comment fais-tu, toi, pour convaincre les dirigeants de t’écouter ?

TL : j’ai un secret : le « pitch ». Aux Etats Unis on sait très bien « pitcher ». Le « pitch », qu’est-ce que c’est ? En 15 secondes, raconter « mon projet c’est ça », un truc et c’est tout. Il y en a qui veulent te raconter tous leurs projets en 3 minutes mais ce n’est pas possible. Tu ne peux pas tout retenir.

Tristan Lecomte - Interview 8

P to B : C’est quoi tes conseils pour bien « pitcher » ?

TL : Un « pitch », ça doit tenir en 10 secondes, 20 secondes. « Bonjour, je m’appelle Tristan. Je fais de l’agro foresterie. Je suis passionné. Je trouve que les arbres c’est le meilleur investissement sur terre. Par exemple. Un truc. Voilà ma carte, si vous voulez me rencontrer, j’adorerais vous en parler. Je pense que ça pourrait vous faire beaucoup de bien mais je sais que vous êtes super pris, je ne veux pas vous prendre la tête. »

Ça, et être engageant, faire parler les personnes. En commercial, on dit qu’il faut que la personne parle au moins 60% du temps. C’est l’autre qui doit créer le projet. J’ai un ami qui s’appelle Paul Rice (NDLR : le président de Fair Trade USA). Il rencontre quelqu’un de la grande distribution qui lui dit : « Ça y est, on va faire du commerce équitable. » Et Paul lui répond : « Ah bon, comment on va faire alors ? » Mais c’est génial, ça ! Il faut laisser venir la personne. La personne va dire : « alors moi je pense qu’on va faire du café » et toi tu notes. C’est l’autre qui doit construire son projet. Notre grand secret avec Alter Eco, c’est de dire « vendre, c’est ne pas vendre. Ne pas vendre, c’est vendre. » Si tu veux vendre quelque chose, il ne faut pas tenter de le vendre.

A nos commerciaux d’Alter Eco, on leur disait « regardez le cœur de l’enfant blessé qui est dans cet homme. » Tu arrives devant le chef de rayon qui te crie dessus à 4 heures du matin. Toi tu accueilles la personne. Tu ne le prends pas pour toi. L’empathie, la compassion, c’est essentiel pour faire passer le message. C’est important de demander des choses humaines aux gens, de leurs qualités humaines. Pas matérielles mais humaines. Créer le lien.

P to B : Si on dit aux gens sauver la planète, ça ne les intéresse pas. Par contre, si on dit : « on travaille pour sauver l’humanité et assurer l’avenir sur la planète ça marche mieux. »

TL : Ça c’est la nouvelle écologie.

P to B : Toi tu parles des arbres avec Pur Projet. Comment, des arbres, tu passes aux hommes ? Comment tu travailles ta communication ?

TL : On finit toujours la plupart des tribunes et des articles en disant ou en écrivant : les arbres, pour le bénéfice de tous et des générations futures. Les arbres apportent de multiples bénéfices pour toutes les parties prenantes.

P to B : Est-ce que vous prenez des sortes de héros en exemple ?

TL : Oui par exemple ce soir j’interviens au Global Landscape Forum, la réunion de tous ceux qui travaillent dans le climat mais sur les paysages, les forestiers. Je fais un pecha kucha (NDLR : un pitch en images de 20 secondes). Je raconte l’histoire de Francisco, un fermier rencontré au Pérou.

Francisco faisait de la coca dans un écosystème dégradé. Maintenant il produit du cacao bio et équitable et il a planté 3 millions d’arbres avec ses compagnons. Il a réussi à prendre 400 000 hectares de forêt en concession et à enregistrer 800 000 hectares en forêt modèle. L’année prochaine, lui et 10 000 fermiers enregistreront 2,4 millions d’hectares à l’Unesco en biosphère.

Toute cette histoire a commencé dans un tout petit village de Santa Rosa où j’achetais le cacao pour Alter Eco. D’ailleurs, Francisco, tu trouves sa photo sur les tablettes de chocolat noir intense.  Je termine le pecha kucha en rapportant les paroles de Francisco. Il dit à son fils en parlant d’un arbre qu’il a planté il y a 8 ans : « cet arbre, il est pour moi, pour ma famille, pour mon fils, pour mon business et pour l’humanité. »

Crédits photos: Arthur Enard

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