Une sortie de crise #1 le système alimentaire

Publié le 06/10/2015

Décembre 2030, ma fille a 15 ans. À son invitation, je vais devoir présenter à sa classe de lycéens un monde qui n’existe plus. Comment leur expliquer nos incohérences et nos échecs de l’époque ?

L’année 2015 fut compliquée. On parlait même en France de malédiction des 15, les années maudites; les débuts de siècle qui annonçaient de nouvelles tendances: 1715 mort de Louis XIV, 1815 Waterloo, 1915 la « Grande Guerre », 2015 … la COP21 ?

On peut aussi voir cela comme des fins de cycles antérieurs, 1789 la Révolution Française, 1889 l’émergence de l’Industrie, 1989 le triomphe du Libéralisme…

Dossier réalisé par Aymeric Jung, spécialiste de la finance responsable et durable et passionné d’agriculture (bio!).

1 – Les mutations du système alimentaire

Bonsoir

Je vous propose de revenir aujourd’hui à l’année de votre naissance. L’année 2015 ne faisait que prolonger la crise financière arrivée en 2008, qui se révéla en fait être une crise économique, sociale, politique et écologique. Elle même suivait la crise de 2007 sur les prix agricoles.

Comment vous expliquer la tête haute, ce qui semble aujourd’hui injustifiable? Expliquer que ma génération, née dans les années 70, et la génération précédente, ne croyaient qu’en la technologie, à tel point que la nature avait été réduite «en esclavage» !

Si aujourd’hui vous bénéficiez d’un monde qui a placé l’harmonie et le partage comme valeurs principales, sachez que nous étions loin de cette situation il y a encore 15 ans. Je ne parle même pas du XXème siècle, mais bien du début du XXIème siècle. Certes, les idées qui nous structurent maintenant existaient, mais elles étaient considérées comme irréalisables, voire utopistes, par les dirigeants politiques de l’époque.

L’agriculture du XXème siècle

Se nourrir, se loger, consommer, travailler et se déplacer, tout en préservant l’environnement et en respectant la nature et les animaux paraissaient impossible. Peu voyaient l’économie sur un mode circulaire. La vision linéaire dominait encore largement. Un peu comme des siècles auparavant, la majorité pensait que… la Terre était plate !

Après la révolution politique au 18ème siècle, économique au 19ème, technologique au 20ème, nous avons en effet accompli la révolution écologique au 21ème siècle.

Je vais donc commencer par vous parler d’agriculture et d’alimentation. C’est en effet dans ce domaine que se sont produits les premiers bouleversements fondamentaux qui nous ont permis d’atteindre la souveraineté alimentaire que vous connaissez désormais, dans le monde entier.

La deuxième partie du XXème siècle, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, ne s’était concentrée que sur le quantitatif  et la production industrielle. Les spécialistes en explosifs s’étaient reconvertis en vendeurs d’engrais et de produits chimiques; la science s’appropriait le vivant.

Les bovins, parfois par milliers, étaient en permanence confinés ©USDA - Jeff Vanuga

Les bovins, parfois par milliers, étaient en permanence confinés ©USDA – Jeff Vanuga

En 50 ans, nous avions mis en place un système qui, aujourd’hui, en plus d’inefficace, apparaît comme criminel. L’alimentation mondiale reposait sur :

  • une agriculture industrielle et chimique, très souvent en monoculture, qui détruisait les sols et polluait l’eau ;
  • des animaux élevés uniquement pour leur viande, sans aucune éthique dans la façon de les nourrir et de les tuer ;
  • un commerce mondial avec des produits d’une région ou d’un pays qui en nourrissaient d’autres, donc une nourriture qui faisait plusieurs milliers de km avant d’arriver au consommateur. Tout ça, sans prendre en compte les externalités du transport sur notre environnement ;
  • des grands groupes industriels qui fabriquaient et distribuaient des produits assimilés à de la nourriture, et vendus sous des marques. Aujourd’hui leur seule apparence nous ferait horreur ;
  • des OGM, brevetés, et qu’on voulait nous faire croire prometteurs d’une agriculture mondiale «abracadabrante».

Un système totalement inefficient, puisque cohabitaient en même temps 1 milliard d’obèses, soit 15% de la population de l’époque, avec 800 millions de personnes souffrant de malnutrition. Enfin, pour couronner le tout, 40% de la production mondiale de nourriture était gaspillée et l’agriculture était responsable de plus de 25% des gaz à effet de serre.

Nous avions donc eu la particularité d’avoir inventé un système « humain » de nourriture qui nous empoisonnait tout en détruisant notre planète, c’est-à-dire la biosphère et la biodiversité.

Impensable puisque maintenant les fondamentaux de notre civilisation reposent justement sur l’harmonie avec la nature et la préservation des ressources naturelles, dans le respect des écosystèmes, de la diversité et des animaux. Extravagant à l’époque de notre système actuel de micro-fermes et circuits courts, de permaculture et synergies cultures/arbres/animaux, d’agriculture urbaine, de transformation locale, de biomasse et d’énergie décentralisée.

Pour ceux qui entendent ce soir parler de l’agriculture industrielle pour la première fois, je ferai suivre quelques documents de l’époque pour notre devoir de mémoire1. Que plus jamais une vision à court terme productiviste au seul bénéfice de quelques uns (les 1%) ne puisse être à nouveau mise en place.

Pour les plus sensibles, évitez de regarder la partie traitant de la consommation de viande. Il était courant de manger des animaux tous les jours, sans se soucier de leur bien-être. Aussi, peu avaient assimilé que la diversité des cultures et des semences étaient essentielle pour un système résiliant et autonome, tel que nous le pratiquons aujourd’hui. Ni agroforesterie, ni valorisation de la biomasse ou mixité des cultures, comme le rappelait Mathieu Calame.

 

Le bottom-up, la clé du changement

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La micro-ferme, un système agricole qui s’est généralisé après 2015. Ici, la micro-ferme expérimentale de Montlouis-sur-Loire (Touraine).

Alors comment cela a pu s’arrêter ? Justement que mon témoignage vous serve. Avez-vous entendu parler de la COP 21 de Paris en 2015 ? Si j’ai choisi cet événement, pour la plupart de vous inconnu, c’est bien sûr en référence à votre date de naissance, mais aussi car à cette époque, nous avions de grands espoirs dans les négociations internationales. Nous croyions encore aux hommes politiques que nous nous rêvions de voir en leaders.

C’est plus de l’échec répété de ces conférences internationales et politiques qu’est venu l’éveil de la population, que de l’espoir de les voir réussir. Pourtant, les associations et ONG étaient nombreuses à se mobiliser durant ces événements.

Après chaque échec, la compréhension de l’impasse de notre fonctionnement rassemblait une population grandissante, désireuse de changer par elle-même. Changer ses habitudes et rentrer en rupture avec la facilité du quotidien. Alors grandissait la volonté de penser à long terme et à l’impact de ses actions. Naissait le désir de collaborer à une nouvelle organisation, d’abord complémentaire, puis capable de se substituer à un système condamné du fait de ses dégâts, entre autre le dérèglement climatique.

Ainsi je suis heureux de vous transmettre mon analyse de l’époque, et les comparaisons que je souhaite faire me semblent dorénavant amusantes.

De la crainte du dérèglement climatique est né un dérèglement politique. La température montait, mais celle de la population avant celle du sol. Le mouvement n’a pas suivi un cheminement « top-down » mais « bottom-up ». Ce ne sont ni des lois fiscales ou économiques venant du sommet, ni des rassembleurs, qui ont déclenché le changement, mais bien chacun d’entre nous, en modifiant sa façon de consommer. Le vote politique était devenu inefficace, alors que les choix de consommation faisant preuve de bon sens, étaient faciles à répliquer.

C’est un changement de l’alimentation qui a permis de faire émerger de nouveaux acteurs: les entrepreneurs sociaux et solidaires. Par le biais de l’entreprise, ils répondaient aux besoins et envie d’une population insatisfaite par la politique.

Ne voulant plus se rendre malade avec une nourriture artificielle, la recherche de la qualité et de la proximité a rendu possible, d’abord la subsistance puis le développement d’agriculteurs locaux. Ils ont pris soin de la nature et fournis une nourriture saine, traçable et écologique.

Si ce soir, en sortant de cette classe, vous pouvez cueillir des fruits et légumes sur votre chemin, puis partager un repas avec vos voisins, dites-vous bien qu’il y a 15 ans, ce n’était pour moi qu’une vision. Heureusement, comme le disait Thomas Edison, « une vision sans exécution, c’est une hallucination ».

Après la pause, je vous exposerai comment cette vision a pu se réaliser… et devenir le monde que vous connaissez aujourd’hui … grâce aux ruptures engagées dans ce secteur économique comme dans les autres (finance, transport et enfin consommation).

  1. Nos enfants nous accuseront, Jean-Paul Jaud; Home,Yann Arthus-Bertrand; Solution locale pour un désordre global, Coline Serreau; Les Moissons du Futur, Marie-Monique Robin

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